Nicolas Baudin – Le dernier explorateur des Lumières

En 1798, Paris porte deux célébrités conjointement aux nues : Bonaparte, qui revient d’Italie et part pour l’Egypte ; et Nicolas Baudin, navigateur naturaliste qui revient d’Amérique et partira bientôt pour la lointaine Australie, qui s’appelait encore Nouvelle-Hollande. Leur célébrité est telle que le Directoire place leurs trophées ensemble lors du défilé des Fêtes de la Liberté : les œuvres d’art ramenées d’Italie par l’un, les arbres exotiques rapportées d’Amérique par l’autre. Et pourtant, après avoir mené l’expédition de découverte la plus prolifique de l’histoire des expéditions françaises, Baudin sombrera dans l’oubli. Il y sera même méthodiquement enfoncé.

Nicolas Thomas Baudin est né le 17 février 1754 à Saint-Martin de Ré dans une famille de riches marchands. Il est leur cinquième enfant. C’est la mer qui l’attire. Il s’embarque sur des navires marchands nantais qui appartiennent à un cousin de sa mère, Jean Peltier. Mais bien que n’étant pas noble, il s’oriente vers la marine royale. En 1775, à vingt-et-un ans, il s’engage comme Cadet de troupes coloniales, dans le régiment de Pondichéry. Il commande les trois cents nouvelles recrues qui doivent être convoyées sur le Flamand vers l’île France (aujourd’hui l’île Maurice, alors française), et de là vers Pondichéry, principal comptoir français en Inde. Ses supérieurs se montrent très satisfaits du jeune cadet. Peu après son arrivée à destination en 1776, son colonel, Pierre Le Gardeur de Repentigny, recommande Baudin auprès du gouverneur, Jean Law de Lauriston. Ce dernier écrit au ministre de la marine, Sartine, pour demander la promotion du jeune homme au grade de Sous-Lieutenant ou de Lieutenant. Las, malgré toutes les assurances, rien ne vient. Première déconvenue et premier sentiment d’injustice de Baudin.

Il quitte l’Inde en 1777 et rentre en France. Pour repartir très vite, cette fois vers l’ouest. La grande aventure de l’indépendance américaine attire irrésistiblement la fine fleur des jeunes guerriers français, bien décidés à venger sur terre comme sur mer le désastre de la Guerre de Sept Ans perdue par leurs pères. Aventure avec un grand A. En 1778, Baudin fait naufrage, il est blessé et capturé par les Anglais. Prisonnier de guerre à Halifax au Canada, il s’évade, et gagne Boston à pied. Il embarque à nouveau, cette fois capitaine d’un petit navire, l’Amphitrite. Que les Anglais coulent sous ses pieds. Il réussit à regagner Boston en chaloupe. Et embarque à nouveau, capitaine de la Revanche. Les combats se poursuivent, et il est encore capturé au large de Saint-Domingue. En 1779, Baudin bénéficie d’un échange de prisonniers. Il est nommé dans l’état-major du comte de Grimouard sur la Minerve, qui le ramène à Rochefort.

Ses états de service lui valent son brevet de capitaine marchand en 1780. Et en 1781, il reçoit un beau commandement : l’Apollon, une frégate de 42 canons qui appartient à Jean Peltier. Sa mission est d’escorter un convoi marchand vers l’île de France. L’avenir radieux ne survit pas au ciel plombé de Brest. Lors de cette première escale, à peine est-il à quai que le comte d’Hector, commandant du port, lui retire son commandement pour le donner à un certain Monsieur de Saint-Hilaire.

Cet épisode va marquer l’esprit de Baudin au fer rouge. Il ne peut pas admettre de se voir congédié comme un domestique pour être remplacé par un godelureau à particule. Son futur engagement républicain, sincère, a peut-être germé pendant la guerre d’indépendance américaine, comme pour bien d’autres ; mais ses racines s’enfoncent surtout profondément dans le terreau de cet épisode. Baudin mettra désormais le mérite (y compris le sien) devant les privilèges, de naissance, de situation ou de fortune. Pour trouver grâce à ses yeux, il ne suffira pas de s’être donné la peine de naître, il faudra prouver sa légitimité. Cela explique en partie les relations exécrables qui s’instaureront entre lui et la plupart des officiers et des savants dans son expédition en Australie.

Dégouté, Baudin démissionne de la marine royale et retourne à la marchande sur les navires du cousin Peltier. Le commerce avec l’Amérique occupe son temps : Saint-Domingue, Baltimore, La Nouvelle-Orléans. Depuis le traité de Paris de 1763 qui a balayé la France hors d’Amérique, la Louisiane est partagée entre l’Espagne et l’Angleterre. En juillet 1786, Nicolas prend à La Nouvelle-Orléans le commandement de la Pepita, un navire battant pavillon espagnol mais qui appartient à des armateurs français de Louisiane. Il doit transporter une cargaison de bois, de viande salée, de morue salée et de farine vers l’Île de France, future île Maurice. A cette époque, la fortune des armateurs est surtout assurée par le commerce triangulaire et la traite des noirs. De passage à Saint-Domingue pour réparer quelques fuites sur la Pepita, Baudin reçoit le contrat de prendre au Mozambique, sur le chemin du retour, deux cents esclaves noirs pour les ramener aux Caraïbes.

De nouvelles fuites dans la coque de la Pepita forcent Baudin à faire escale au Cap, à l’aller, en février 1787. C’est là que son destin bascule. En ce siècle des Lumières, pendant que Rousseau herborisait tranquillement dans les alpages, tous les grands souverains d’Europe expédiaient leurs botanistes et jardiniers de par le monde, exploré ou non, pour collecter animaux, plantes et graines exotiques. Kew Gardens en Angleterre, le Jardin Royal des Plantes qui deviendra le Museum d’Histoire Naturelle à la Révolution en France, ou les serres du château de Schönbrunn à Vienne rivalisent âprement dans cette compétition de prestige. Justement, Franz Boos, botaniste et jardinier en chef de l’empereur d’Autriche Joseph II, se trouve au Cap. Il doit se rendre à l’Île de France afin de visiter le célèbre jardin royal de Pamplemousse, et de rencontrer son directeur, le botaniste Jean-Nicolas Céré. Baudin invite Boos à bord de la Pepita, qui atteint Port-Louis (port principal de l’île) le 27 mars 1787.

Franz Boos – 1783
Jardin de Pamplemousse

La rencontre avec Boos, et les longues conversations qu’ils échangèrent probablement durant le voyage, agissent comme une révélation pour Baudin. Il se découvre une profonde curiosité et un intérêt très réel pour le travail des scientifiques. Au point que lorsque Baudin repart vers le Mozambique en laissant Boos à l’Île de France tout à son bonheur avec Céré, il décide de ne pas rentrer à Saint-Domingue. Il revient à Port-Louis pour y vendre les esclaves. Puis il ramène Boos et sa collecte en Europe. L’Autrichien laisse sur l’île Georg Scholl, son assistant, trop malade pour entreprendre le voyage de retour. Baudin tire profit du temps que lui laisse la bonne marche du navire pendant les longues semaines de voyage pour apprendre auprès du jardinier impérial la botanique, la zoologie, les techniques de collecte, de transport et de conservations des spécimens vivants. Avec succès et profit. Quand la Pepita arrive à Trieste le 18 juin 1788, les collections sont en excellent état et le voyage s’avère très lucratif. Baudin a découvert sa voie : navigateur naturaliste.

L’empereur, enchanté du résultat de la mission Boos, récompense Baudin en lui confiant une mission de commerce en Chine. Le Français achète pour cela un navire à Trieste qu’il baptise la Jardinière, et part. Malheureusement, pendant que Baudin procède à terre, au sud de la Chine, à ses opérations commerciales et à ses collectes naturalistes, son second perd le navire dans le Pacifique. Qu’à cela ne tienne, Baudin se fait conduire comme passager, avec ses collectes, sur un autre navire jusqu’à l’Île de France, où il achète un autre bateau qu’il appelle à nouveau la Jardinière. Cette seconde du nom ne quittera même pas le port. Un cyclone la détruit à l’ancre le 15 décembre 1789.

Nicolas Baudin, on l’aura compris, n’est pas du genre à se laisser abattre pour si peu. Il lui faut quand même quelques mois pour trouver un nouveau navire qui le ramène en Europe, lui et ses précieuses collections, sur lesquelles il continue de veiller avec le plus grand soin. En août 1790, il trouve un passage sur un navire espagnol qui doit le ramener à Cadix. Mais il était dit que rien ne serait simple. Des avaries forcent le bateau à s’arrêter à Trinidade (Brésil) en décembre 1790. Cette fois, Baudin n’attend pas. Il s’assure que la collection naturaliste demeure sur place dans les meilleures conditions possibles, s’embarque pour la Martinique, et de là pour l’Europe.

En septembre 1791, il est à Vienne. Le nouvel empereur, Leopold II, se montre aussi généreux que son prédécesseur. Il promeut Baudin au rang de Capitaine dans la marine autrichienne, et lui confie la mission d’aller chercher Georg Scholl, l’assistant de Boos, encore coincé au Cap, et la collection qui va avec. Baudin prépare un itinéraire qui doit le conduire d’abord en Australie, puis en Chine, avant de prendre l’Autrichien sur le chemin du retour. Il se précipite à Gênes et achète un navire qu’il rebaptise… la Jardinière. Il n’est pas superstitieux.

Pourtant il devrait l’être. Lorsqu’il lève l’ancre en mai 1792, la France vient d’entrer en guerre contre l’Autriche. Baudin est un patriote. Il se trouve dans une situation très désagréable : il porte sur le dos un uniforme ennemi et commande un navire sous un pavillon en guerre contre celui auquel il doit d’abord loyauté. Il décide de rallier Malaga. Là, par l’intermédiaire du consul de France, il écrit à Paris pour demander sa réintégration dans la marine de guerre française. Pendant un moment, les choses se passent mal : chaque pays le considère comme un traître au service de l’autre. Pourtant, la situation s’apaise. Au nom de la science, l’Autriche autorise Baudin à poursuivre sa mission, et la France donne sa bénédiction et les passeports qui vont avec. Nicolas met à la voile le 1er octobre 1792. Il passe le Cap en avril 1793, mais deux ouragans lui barrent la route de l’Australie. Il se réfugie à Bombay. A partir de là et pendant deux ans, il parcourt la Chine, l’Extrême-Orient, et l’Océan Indien. Il récolte théoriquement une vaste collection de sciences naturelles. Mais on peut soupçonner qu’il se livre aussi au trafic d’esclaves. C’est pourtant formellement contraire au statut d’une expédition scientifique, et cela annulerait automatiquement ses passeports s’il était découvert.

Quand Baudin revient finalement vers le Cap en 1795, la Jardinière s’échoue. Le pauvre Scholl n’a décidément pas de chance. Il ne rentrera en Autriche qu’en 1799 après quatorze années passées au Cap. Il sera récompensé en devenant jardinier de la cour, au Belvédère. En revanche, Vienne est convaincue que l’échouage de la Jardinière est volontaire, afin que Baudin puisse débarquer et vendre clandestinement une cargaison d’esclaves. Il semble bien que l’accident soit involontaire, mais quoi qu’il en soit, les ponts avec l’Autriche sont coupés. Baudin rentre seul, par les Etats-Unis.

A peine rentré, il prouve son patriotisme en proposant au ministre de la marine un plan destiné à désorganiser le commerce britannique avec l’Inde. Il s’agirait d’envoyer des navires de guerre français patrouiller autour de Sainte-Hélène, principal point d’eau sur le chemin du retour entre le Cap et l’Angleterre. Ce plan est évidemment rejeté, la marine révolutionnaire n’étant même pas en état de sortir des ports. Mais le but de Baudin, recouvrir d’un voile bienveillant ses anciennes épaulettes autrichiennes, est atteint. Il peut alors dégainer son vrai plan. En juin 1796, il écrit à Jussieu, directeur du Museum d’Histoire Naturelle, pour lui proposer de mettre à la voile une expédition destinée à aller récupérer à Trinidade, et ramener en France, la collection autrichienne qu’il y a laissée. Il joint le catalogue de la collection. Irrésistible ! D’abord, elle enrichirait considérablement les réserves du Muséum. Si, en plus, on peut faire main basse sur ce qui constitue après tout une précieuse possession de l’ennemi, alors… L’accord de Jussieu est immédiat, suivi de près par celui du ministre de la marine.

Le 30 septembre 1796, la Belle Angélique quitte le Havre. Commandée par Baudin, elle comprend à son bord le naturaliste René Maugé, le botaniste André-Pierre Ledru, le jardinier Anselme Riedlé, le zoologue Stanislas Levillain. On les retrouvera tous les quatre quelques années plus tard dans l’expédition vers l’Australie. Jusqu’ici tout va bien. Mais deux semaines plus tard, le navire rencontre une tempête d’une telle force que seules les qualités de marin et de commandant de Baudin sauve d’extrême justesse la Belle Angélique du naufrage. Il parvient à la traîner jusqu’à Ténériffe, aux Canaries. Mais là, elle est condamnée. Fidèle à ses bonnes vieilles habitudes, Baudin achète un brick américain, qu’il rebaptise la Belle Angélique. On pourrait croire qu’il n’apprend jamais. Il faut toutefois se souvenir que les passeports qui assurent la protection du navire auprès des nations belligérantes sont établis au nom du navire, pas à celui du commandant. En 1803, Matthew Flinders restera prisonnier des autorités françaises à l’île Maurice pendant sept ans pour avoir omis ce détail.

Et vogue le brick, qui atteint Trinidade sans encombre en avril 1797. Pour y découvrir que l’île est occupée par les Anglais. Les autorités militaires ne retiennent pas les Français prisonniers, en considération du passeport de neutralité délivré par Londres. Mais elles refusent de les laisser débarquer, encore moins reprendre la collection naturaliste objet de la mission. Baudin est prié de déguerpir au plus vite. On l’aura compris depuis le début de cette histoire, il en faut plus que cela pour le démonter. On lui refuse de s’emparer d’une collection toute faite ? Soit ! Alors il va en rassembler une nouvelle lui-même, encore plus riche. D’abord, il s’arrête aux Îles Vierges Hollandaises, hors de portée des Anglais, par prudence. Là il change de navire. Car il juge son petit brick à deux mâts trop petit pour ses ambitions. On voit qu’il n’a pas l’intention de faire les choses à moitié… comme d’habitude. Il achète un trois mâts de 350 tonnes (pratiquement deux fois plus gros) qu’il rebaptise évidemment la Belle Angélique, et fait route vers Porto-Rico.

De juillet 1797 à avril 1798, Baudin passe sur l’île espagnole les plus beaux mois de sa vie. Certes, il dépense énormément de temps et d’énergie pour rassembler les subsides nécessaires pour revenir en France. Mais surtout, il accompagne les naturalistes dans leurs collectes incessantes et toujours plus riches. Il procède lui-même aux explorations dans l’intérieur de l’île, aux traitements des spécimens, à leur installation à bord, aux procédures pour les maintenir en vie sur le chemin du retour. Lorsque la Belle Angélique atteint Fécamp fin mai 1798, les scientifiques du Museum entrent en transe. Leurs collections sont quasiment doublées d’un seul coup : 450 oiseaux empaillés, 4 000 papillons et insectes, 7 caisses de corail, crabes, éponges, toutes sortes d’animaux marins, 200 échantillons de bois, 1 caisse d’échantillons minéralogiques, 4 caisses de graines de 400 espèces différentes, un herbarium de 8 000 plantes séchées de 900 espèces différentes, et par-dessus tout 207 caisses ou barils contenant 800 plantes vivantes de 350 espèces différentes. Du jamais vu !

Alors, c’est la gloire ! Le défilé des Fêtes de la Liberté. Et un nouveau projet de tour du monde avec en point de mire, l’Australie. Mais cela, c’est une autre histoire, que vous devez découvrir dans Terre Australe.

Nicolas Baudin – 1802

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