La marine de guerre au XVIIIème siècle – 1. L’artillerie

Le combat gigantesque entre les blocs français et anglais au XVIIIème siècle se traduisit par un affrontement sans merci sur les océans dans les trente dernières années du siècle. L’âpreté de la lutte géopolitique sur toute la planète, la complexité jamais atteinte des progrès technologiques, les coûts financiers démesurés, ne se peuvent comparer qu’à la conquête spatiale au XXème siècle. Je vous raconte cette fabuleuse histoire technique et scientifique dans une série d’articles consacrés à ces sujets.

L’artillerie sur les navires de guerre de la fin du XVIIIème siècle.

De la guerre de succession d’Espagne aux guerres napoléoniennes, le XVIIIème siècle fut un siècle de guerre quasi permanente entre la France et l’Angleterre. A mesure qu’elle avançait, cette seconde guerre de cent ans devint un affrontement de deux blocs. De la guerre en dentelles, le conflit muta en une guerre à mort entre deux systèmes. Pendant les trente dernières années du XVIIIème siècle, la guerre sur mer prit une importance primordiale. Les défaites françaises de la guerre de succession d’Espagne et de la guerre de sept ans furent sanctionnées par les traités d’Utrecht en 1713 et de Paris en 1763. Pour sauver ce qu’elle pouvait de ses frontières terrestres, la France accepta de se voir purement et simplement balayée des mers, et de perdre la totalité de ses immenses colonies d’Amérique et d’Inde. Avant ces traités, la Louisiane française s’étendait des Grands Lacs au Golfe du Mexique sur tout ou partie de vingt-deux états américains actuels. Le Canada et l’Acadie couraient des Grands Lacs à la Baie d’Hudson. Les deux tiers de l’Inde appartenaient à la France ou se trouvaient sous son influence directe, qui s’en souvient ? Après 1763, le royaume des lys ne possédait plus rien en Amérique, et se vit chichement octroyer cinq minuscules comptoirs en Inde. L’Angleterre avait fait main basse sur la totalité de cette immensité, mis à part un petit cadeau condescendu aux Espagnols en Louisiane.

Pourtant, le désastre du traité de Paris en 1763 produisit un électrochoc, même sur Louis XV. Il comprit que la guerre n’était plus un simple affrontement entre souverains, mais que l’Angleterre voulait l’anéantissement du royaume et la chute des Bourbon. Alors, dans ce qui devint une guerre totale entre les deux blocs, la France changea radicalement de point de vue sur la mer, sur la puissance et la richesse coloniale, sur la marine. Elle comprit, et adopta pour sa part, la mentalité maritime anglaise. En moins d’une génération, sous l’impulsion de deux rois volontaires, des ministres exceptionnels, des ingénieurs de génie et des navigateurs extraordinaires élevèrent la marine française à un niveau qu’elle n’avait jamais connu. Elle se hissa au niveau de la colossale et invincible Royal Navy jusqu’à lui tenir victorieusement tête. Ce fut une rivalité titanesque, sur tous les plans : scientifique, militaire, technologique, financier.

Un navire de guerre était avant tout, à cette époque, une batterie flottante. Dans ce premier article, je vous propose de découvrir l’artillerie embarquée sur ces énormes forteresses mouvantes.

Sommairement, la victoire dans un combat naval revenait au vaisseau capable d’envoyer le poids de métal le plus élevé. En toute logique, les amiraux cherchaient à embarquer de plus en plus de canons, de plus en plus gros calibres. Les navires, tout au long des XVIIème et XVIIIème siècles, virent leur taille augmenter de façon exponentielle pour pouvoir porter tout cela. Les gigantesques trois-ponts de 118 canons dessinés par Sané (dont je vous parlerai dans un prochain article) étaient capables de tirer 30 tonnes de fer en une heure. Des monstres ! La puissance de feu des batailles navales était incomparablement plus lourde que celle des batailles terrestres. Pour donner un point de comparaison, à Trafalgar le 21 octobre 1805, 4 000 canons se sont tirés dessus. Cette même année 1805, le 2 décembre à Austerlitz, ce sont 400 canons qui se sont opposés. Si l’on ajoute à cela des calibres qui étaient trois fois plus gros en mer, il faut se représenter que chaque bordée à Austerlitz crachait 3 tonnes de fer, alors que chaque bordée à Trafalgar en envoyait 72 tonnes ! Ceci en continu pendant des heures.

Comme nous le verrons dans un prochain article, la construction navale connut une forte standardisation à la fin du XVIIIème siècle, qui permit de très nombreuses améliorations. L’artillerie n’échappa pas à cette standardisation, qu’il s’agisse des calibres ou de l’armement embarqué par type de navire.

Rappelons qu’un canon, chargé par la gueule, se définissait alors par le poids du boulet qu’il tirait, en livres. Ainsi la marine française était équipée de canons de 6, 8, 12, 18, 24, 36 et jusqu’à 40 livres. La Royal Navy embarquait des canons de 4, 9, 12, 18, 24 et 32 livres.

Cela n’étonnera personne : pour établir une comparaison rapide entre les deux marines, il serait beaucoup trop simple que les livres françaises et anglaises pèsent le même poids… La livre française était plus lourde que la livre anglaise : 489,5 grammes contre 453,6 grammes. Donc pour faciliter la compréhension du lecteur, voici les poids des boulets avec leur conversion en kilogrammes. Marine française : canons de 6 (2,937 kg), 8 (3,916 kg), 12 (5,874 kg), 18 (8,811 kg), 24 (11,748 kg), 36 (17,622 kg) et 40 (19,58 kg). Marine anglaise : canons de 4 (1,814 kg), 9 (4,082 kg), 12 (5,443 kg), 18 (8,164 kg), 24 (10,886 kg) et 32 (14,515 kg).

Les munitions étaient de trois types. Des boulets ronds en fer, pour tirer contre les coques. Des boulets ramés (projectiles doubles liés par des chaînes ou des barres de fer) destinés à détruites les gréements, déchirer les voiles et fracasser les espars et les mâts. C’est pourquoi, avant le combat, les câbles qui tenaient les vergues (parties horizontales de la mâture qui tenaient les voiles) étaient doublés par des chaînes, et de grands filets étaient tendus au-dessus du pont pour retenir les poulies et les morceaux d’espars qui tombaient des mâts et qui auraient fait des ravages sur l’équipage. Enfin de la mitraille, destinée à balayer les marins et les fusiliers au moment de l’abordage.

Un canon de 12 pesait environ 1,5 tonne (auquel il fallait ajouter 275 kg pour l’affût), mesurait 2,43 mètres de long et nécessitait 8 servants et un mousse. Ce dernier, un jeune garçon, apportait la poudre qu’il descendait chercher à la sainte-barbe au fur et à mesure du combat. Il n’était évidemment pas question de poser un stock de poudre à côté des canons. Un canon de 36 pesait 3,25 tonnes (et 628 kg pour l’affût), mesurait 2,865 mètres de long, et nécessitait 14 servants et un mousse. La portée utile de ces canons variait approximativement de 600 mètres à 1 500 mètres. Les variations considérables de portée tenaient en grande partie aux conditions de tir en mer : gîte du navire, direction et vitesse du vent, etc.

Les canons étaient disposés le long des flancs des navires, derrière les sabords. Les bâtiments étaient souvent classés en fonction du nombre de ponts : deux ponts et trois ponts pour les navires de ligne. Les canons les plus lourds étaient bien sûr disposés sur le pont inférieur, la batterie basse, pour assurer l’équilibre du vaisseau. Par trop mauvais temps, les sabords de la batterie basse du côté sous le vent (c’est-à-dire le côté penché vers l’eau, le vent arrivant de l’autre côté, le côté au vent), devaient rester fermés, pour éviter d’embarquer de l’eau. Les pièces les plus légères étaient disposées sur les gaillards, qui sont les parties hautes avant et arrière du pont supérieur, à l’air libre. Quelques canons de plus petits calibres tiraient dans l’axe du navire : les deux ou quatre pièces de chasse vers l’avant, et les pièces de retraite vers l’arrière.

A partir des années 1780, la Royal Navy, et plus tard les Français, embarquèrent un nouveau type de canon : les caronades. C’était des pièces plus courtes, moins lourdes, qui tiraient à courte portée d’énormes boulets, d’où leur surnom de « massacreurs ». Leurs calibres allaient de 18 livres à 68 livres (30,844 kg !). Leur portée était de moins de 250 mètres. Les caronades servaient à matraquer le navire ennemi à bout portant avec d’énormes boulets, ou des paquets de mitraille juste avant l’abordage. Dans les boucheries abominables qu’étaient les batailles navales d’alors, c’étaient les engins les plus effroyablement ravageurs ! Il est à noter que les caronades n’étaient pas comptées dans le nombre générique de canons qui désignait un navire.

Comme nous l’avons vu plus haut, les canons français tiraient des boulets sensiblement plus lourds que les canons anglais de même catégorie. La différence, en raisonnant en strict terme de poids, était loin d’être négligeable à l’aune d’un navire de ligne. Et moins encore à celle d’une flotte. Il n’est pour le mesurer que de comparer deux colosses : un trois-ponts de chacune des marines en présence à la fin du XVIIIème siècle. J’ai choisi L’Orient pour la France et le HMS Victory pour l’Angleterre.

L’explosion de L’Orient

L’Orient, 3 ponts de 118 canons, navire amiral français à la bataille d’Aboukir les 1er et 2 août 1798 (la bataille du Nil, pour les Anglais) portait 32 canons de 36, 34 canons de 24, 34 canons de 12, 20 pièces de 8 et 4 caronades de 36. Cela représentait presque 1, 312 tonnes de fer par volée complète. Le HMS Victory, navire amiral de Nelson à Trafalgar en octobre 1805, emportait 30 canons de 32, 30 canons de 24, 22 canons longs et 8 canons courts de 12 et 2 caronades de 68. Soit environ 987 kilos de fer par volée complète. Une différence d’un quart ! A priori écrasante. D’autant plus que les vaisseaux français étaient d’une construction très supérieure à celle des vaisseaux anglais.

Mais… Nelson avait raison d’affirmer que la marine parfaite aurait été constituée de navires français servis par des marins britanniques. Aboukir et Trafalgar signèrent en deux étapes l’anéantissement définitif de la marine française, et la supériorité navale totale de l’Angleterre pour quasiment un siècle et demi.

HMS Victory

Si l’on s’en tient au poids de fer échangé, il est évident que les navires français et espagnols l’emportaient sur les navires anglais… par volée. A Aboukir par exemple, les Anglais disposaient de 14 navires de ligne : 13 vaisseaux de 74 canons et un malheureux vieux 50 canons sur lequel on ne devait pas en mener large. Les Français alignaient 13 bâtiments de ligne dont un 118 canons et 3 navires de 80 canons, sans compter les frégates et navires plus petits. A Trafalgar, les Anglais alignaient 27 navires de ligne, les Franco-Espagnols 33 bâtiments de cette classe. Une supériorité théoriquement considérable dans les deux cas.

Cependant, comme vous le lirez dans mon prochain article consacré au recrutement des équipages, les équipages britanniques étaient incomparablement mieux entrainés. Les canonniers par exemple, étaient capables de tirer jusqu’à trois volées toutes les deux minutes. Une performance que leurs adversaires étaient totalement incapables d’égaler, de fort loin. Le poids total tiré par les Anglais pendant un combat était par conséquent très supérieur, mieux cadencé, et plus précis. De plus, les navires français, mieux construits et plus agiles, étaient aussi plus légers. Chaque boulet anglais, bien que moins lourd, provoquait les mêmes dégâts qu’un boulet français tiré sur les coques anglaises plus épaisses.

Surtout, les choix tactiques des amiraux en lice ont creusé la différence. Dans les deux cas, Nelson a refusé le traditionnel combat en ligne : les deux flottes parallèles l’une à l’autre qui se canonnaient jusqu’à ce que l’une des deux cèdât. A Aboukir, la flotte française était ancrée parallèlement à la côte ; les navires s’étaient enchaînés les uns aux autres, dans le but d’opposer une muraille de feu infranchissable à l’ennemi. Un ligne Maginot sur l’eau, en somme. Avec le même résultat : elle s’est faite déborder. Nelson divisa sa flotte en deux. Une moitié se glissa avec une audace inconcevable pour les Français, d’essence napoléonienne pourtant, entre la côte et la flotte française. L’autre moitié vint se positionner le long des Français du côté du large. Les deux colonnes anglaises purent ainsi attaquer simultanément des deux côtés la première moitié de la ligne française. Chaque navire français se trouva matraqué sur ses deux bords par au moins deux navires anglais en même temps. La puissance de feu anglaise ainsi concentrée était devenue écrasante, l’anéantissement de la flotte française inévitable. Enchaînés les uns aux autres, les navires français de la seconde moitié de la ligne ne purent venir au secours de la première moitié. Puis les navires anglais n’eurent qu’à avancer méthodiquement et tranquillement, massacrant les bâtiments français les uns après les autres. L’explosion du colossal L’Orient fut dantesque. Une scène que seule la terrifiante nuit de la guerre des mines en 1917 peut rappeler.

Horatio Nelson – 1805

A Trafalgar, Nelson divisa de nouveau sa flotte en deux colonnes. Mais cette fois, celles-ci chargèrent la ligne franco-espagnole perpendiculairement, en deux endroits, et la découpèrent en tronçons. Une colonne anglaise prit l’arrière-garde alliée en tenaille et la détruisit, pendant que l’autre isolait l’avant-garde et lui interdisait de venir au secours de l’arrière garde. Comme à Trafalgar, Nelson parvint par sa seule tactique à inverser le rapport de force de la puissance des artilleries opposées. Ce fut une victoire d’anéantissement. Et comme tous les combats en mer, une horrible boucherie. Nelson avait déjà sacrifié à l’Angleterre un œil, et un bras. Ce jour-là, il offrit à son pays, qui ne l’aimait pourtant guère, 125 ans de suprématie incontestée, en même temps que sa vie.

Le prochain article de cette série traitera du recrutement des marins pour peupler ses énormes villes flottantes.

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