Du grec, du latin, de la liberté et du plaisir

La très grande helléniste et académicienne Jacqueline de Romilly écrivait avec Saint-Exupéry que savoir s’exprimer exactement, et donc réfléchir par soi-même, et par là éviter les duperies de la propagande, constituaient la suprême liberté des individus. La liberté des individus, ajoutait-elle, garantit la liberté des états. Si l’on se souvient que le père et le mari de Madame de Romilly étaient tous deux issus de familles juives, qu’elle s’était vue pour cette raison interdire d’enseignement pendant l’occupation, on mesure le poids que pèsent sous sa plume les mots propagande et liberté.

Pour s’exprimer exactement, poursuivait-elle, il convenait de maîtriser le sens et la valeur correcte des mots. Par conséquent d’en chercher l’origine et l’étymologie. C’est-à-dire la valeur exacte qu’avaient les mots à leur origine. L’orthographe, fille aînée de l’étymologie, éclaire l’histoire de chaque mot. Elle en porte la signification. S’ils sonnent de même, les noms communs conte, comte et compte démontrent qu’une faute d’orthographe peut dénaturer complètement le propos attendu.

Avec la liberté, les mots emportent avec eux un bonheur sensuel. La sensualité et la liberté sont sœurs. Esthétique : la plume de l’écrivain est cousine du pinceau du peintre. Un mot est un tableau. Il est beau par lui-même. Il raconte une histoire. Un accent circonflexe est un s qui s’envole. L’orthographe est aussi cousine de la casserole d’un grand cuisinier : un mot se déguste comme une bouchée enrobée d’une sauce délicate, légère, parfumée. Avec les mots comme autant de notes de musique, Corneille et Racine chantent des symphonies colossales. D’ailleurs, composer n’est-il pas le verbe dont on use pour la musique comme pour la poésie ? Jacqueline de Romilly, Lucien Jerphagnon, Alain Rey sont d’insurpassables passeurs de plaisirs.

La langue française est faite de latin que l’usage a fait évoluer peu-à-peu, et de grec directement emprunté. Le grec, rappelons-le, était la langue de l’élite culturelle de Rome. César a révolutionné la langue latine dans ses Commentaires de la Guerre des Gaule, chef-d’œuvre et jalon fondamental de la littérature. Il parlait aussi (et écrivait, sinon nous ne le saurions pas) un grec parfait. Il est intéressant de comparer ces deux langues, et leurs influences respectives sur notre français.

Jacqueline de Romilly

Maîtriser le latin, c’est être un manuel. Surprenant ? Pas du tout ! Le latin est un instrument mécanique d’une formidable précision. Il est sobre, austère, contracté… romain, quoi ! Pour moi qui travaille sur l’histoire de l’horlogerie, l’analogie est évidente. On peut aussi comparer le latiniste à un potier. Précision du geste, concision, imbrications. Nous parlions de César ? Veni, vidi, vici. Cinq cents pages d’épopée, cent discours de propagande, en trois mots ! Le grec, au contraire, est expansif, joyeux, chantant. Il s’épanche et s’épand. Ceux qui me connaissent comprendront aisément pourquoi j’étais nul en latin, et adorais (et adore toujours) le grec. Le latin, c’est l’austérité parfois sèche ; le grec, c’est le plaisir, c’est la jouissance. Le latin procède d’une élégance stricte et formelle comme un costume de Saville Row. Le grec s’allonge dans une élégance de dandy, comme un gilet brodé avec art et raffinement, sans retenue excessive.

Comment, dès lors, comprendre l’absurdité de ceux qui ont voulu supprimer le latin et le grec au lycée ? (Lycée, au fait, ne serait-ce pas du grec par hasard..?) L’orthographe – encore du grec – qui repose totalement sur les langues anciennes (et absolument pas mortes, quelle sottise !) est devenue en France un marqueur social féroce, brutal même. L’ancien chasseur de tête que je suis parle ici en toute connaissance de cause. Ceux qui se trouvent coincés sous ce plafond de verre sont défavorisés ? Alors supprimons l’enseignement des langues fondatrices, plutôt que d’en faciliter l’accès ! Logique, non ? Au-delà de la bêtise intrinsèque d’un tel… raisonnement ? Non ce n’est pas le bon mot. Bref, de cette ânerie (avec un accent circonflexe pour rappeler le s de asinus), il est intéressant de revenir à l’histoire antique.

Dans la Rome de la fin de la république déjà, les Caton, l’ancien et d’Utique, vociféraient pour exiger des lois qui interdisent l’usage de la langue ancienne, le grec. Langue, disaient-ils, de jouisseurs efféminés, qui sapaient les bases saines qui façonnaient le bon républicain romain. Carthago delenda est, postillonnait Caton l’ancien à la fin de chacun de ses discours (familier à tout lecteur d’Astérix aussi assidu que moi : lisez Les Lauriers de César !). Il faut détruire Carthage. Caton d’Utique a préféré se suicider plutôt que d’accepter la nouvelle Rome proposée par César. Il préférait rester enkysté dans la Rome d’ailleurs mythifiée de son arrière-grand-père Caton l’ancien. Détruire. Supprimer. Plutôt que construire. S’enrichir. Tous les mêmes, en tout temps, en tous lieux. Il est intéressant de constater que les soi-disant progressistes contemporains procèdent du même fonctionnement de pensée, automatique et doctrinaire plutôt qu’inventif et ouvert, que les pires réactionnaires des temps romains pour aboutir à la même conclusion : supprimons les langues anciennes. Ne laissons pas aux jeunes les armes pour réfléchir, c’est dangereux !

En conclusion : en cette période de Noël, voulez-vous faire un cadeau amusant, rafraîchissant, enrichissant ? Tapez Alain Rey dans le moteur de recherche, découvrez, choisissez, dégustez ! En hommage à mes amis anglo-saxons, dont la langue comprend quasiment autant de latin que la nôtre, et qui savent aussi condenser une plénitude en un seul mot : enjoy !

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