La marine de guerre au XVIIIème siècle – 2. Le recrutement

Après un premier article consacré à l’artillerie à bord des navires de guerre de la fin du XVIIIème siècle, ce deuxième article porte sur le recrutement et la formation des officiers et des marins français et anglais.

Comme je l’ai mentionné dans l’article précédent, Nelson, toujours iconoclaste en toutes choses, affirma sans plaisanter que la meilleure marine du monde serait formée d’équipages anglais à bord de navires français. Hélas, il n’avait pas tort. Il n’est que de comparer les recrutements et les formations des officiers et des matelots des deux éternelles marines rivales pour constater combien les différences sont fondamentales.

1 – Les officiers

S’il fallait caricaturer en une seule phrase ce qui faisait la différence entre les corps des officiers des marines française et anglaise, on pourrait observer que les officiers français étaient des aristocrates formés en école à terre, et que les officiers anglais étaient façonnés dès leur plus jeune âge en mer.

Les futurs officiers anglais embarquaient comme aspirants très jeunes, entre douze et quinze ans. Ces « jeunes messieurs » étaient confiés au commandant, souvent un membre ou un ami de la famille. Ces apprentis officiers étaient loin d’être tous nobles, même s’il était devenu plus difficile pour les roturiers sous George III d’entrer ou d’avancer dans le corps. Ainsi Nelson était-il fils de pasteur, et Cook fils de paysan. Pendant plusieurs années, les jeunes aspirants étaient formés à la mer par la maistrance (des officiers mariniers – l’équivalent des sous-officiers dans l’armée de terre – qui comptaient parfois des dizaines d’années d’expérience), les lieutenants et le commandant lui-même. La formation était à la fois théorique et pratique. Des classes en mer dispensaient la théorie aux jeunes messieurs : mathématiques, trigonométrie, navigation, signaux, etc. Quant à la pratique, les aspirants exerçaient déjà des commandements pleins, comme celui d’une batterie ou d’un mât, y compris au combat, ou la tenue d’un quart. Au bout de six ans en moyenne, ils étaient envoyés à l’Amirauté, à Londres, passer le concours pour devenir Lieutenant, c’est-à-dire pour devenir officiers de plein exercice. Concours difficile que beaucoup ne réussissaient pas au premier essai. Inutile de dire qu’avec un tel régime, la Navy obtenait un corps d’officier d’une qualité très élevée, et d’une discipline rigoureuse, voire rigoriste.

A cela s’ajoutait que contrairement à la marine française, la Navy n’avait dressé de frontière infranchissable entre la marine marchande et la marine de guerre, au contraire. En temps de paix, les officiers débarqués en demi-solde n’hésitaient pas à s’embarquer dans la Compagnie des Indes, par exemple. Ce qui accroissait d’autant leur expérience. Dès que les conflits reprenaient, leur réintégration était immédiate.

Les officiers français étaient issus des compagnies des Gardes de la Marine, qui connurent diverses vicissitudes. Créés en 1627 par Richelieu et réformés par Colbert en 1669, les Gardes disparurent pour être transformés en une École Royale de Marine entre 1773 et 1775. Mais celle-ci fut supprimée pour créer à nouveau trois compagnies de Gardes, erreur dommageable d’ordre purement politique.

L’entrée aux Gardes était réservée aux nobles. Des officiers non nobles pouvaient cependant être issus de la maistrance, de la marine marchande ou de la course. C’est pourquoi le Secrétaire d’État à la Marine Moras répartit en 1757 les officiers de marine entre les officiers rouges (couleur du gilet, des culottes et des bas sous l’habit bleu) issus des Gardes et les officiers bleus, les autres, qui portaient gilet et culotte bleus. On devine en quel mépris les premiers tenaient les seconds. Mépris difficilement compréhensible aujourd’hui si l’on songe que Duguay-Trouin ou Jean Bart étaient roturiers, pour ne citer que ces deux illustres corsaires. L’effet pervers du système résidait surtout dans l’indiscipline flagrante qu’il entretenait. Des officiers, parce que de rang noble aussi ou plus élevé que celui de leurs supérieurs hiérarchiques, n’hésitaient pas à remettre en question les ordres, voir à désobéir, même en plein combat. Suffren l’a subi plusieurs fois aux Indes, et ce ne fut qu’un exemple parmi d’autres qui nous ont coûté plusieurs défaites. Les Gardes eux-mêmes étaient connus à la fois pour leur indéniable courage et pour leur absence totale de rigueur et de discipline.

Uniformes de la rouge

Les cours théoriques étaient de haut niveau, encore relevés par Sartine lorsqu’il devint Secrétaire d’État à la Marine. Mais le service à la mer était quasi inexistant. En principe, les aspirants, entre quatorze et dix-huit ans, étaient nommés Enseignes (lieutenants) après deux ans de service en mer et Lieutenants de Vaisseau (capitaines) après quatre ans de service en mer supplémentaires, sur concours. Dans la pratique, ce service en mer consistait surtout en service au port. Malgré la création en 1772 par le marquis de Boynes, prédécesseur de Sartine au Secrétariat d’État à la Marine, d’une « escadre d’évolution » destinée à manœuvrer en haute mer (avec seulement trois vaisseaux de ligne et six frégates), les temps chichement comptés par les officiers français au large étaient ridiculement courts comparés aux officiers anglais qui y passaient leur vie. Au point qu’avoir fait un seul vrai grand voyage constituait déjà un élément de distinction pour un officier français. Amener et carguer des voiles au port n’apprenait pas à manœuvrer en ligne par gros temps, à tirer au canon, à envoyer et lire les signaux.

Notons aussi que certains de nos officiers furent formés par la marine de l’ordre de Malte. Pas n’importe lesquels : Tourville, Grasse, Suffren comptent parmi eux. Ceux-là passaient du temps à la mer, certes. Mais s’ils trouvaient certainement là la meilleure formation de marin, c’était aussi la pire formation d’officier de marine constituée. On y apprenait l’individualisme et les coups, beaucoup plus que le combat en flottes.

Enfin, le corps des officiers de la rouge comportait un nombre considérable de bois morts. Il était hors de question pour les officiers nobles de déchoir en s’embarquant dans la marine marchande (d’ailleurs beaucoup plus réduite que la marine marchande anglaise) lorsqu’il n’y avait pas assez de postes dans la marine de guerre. Ils restaient donc à terre, mais continuaient de progresser à l’ancienneté dans la hiérarchie, bloquant ainsi l’avancement d’officiers plus capables. Guichen, du Chaffault, d’Orvilliers durent attendre d’avoir dépassé la soixantaine avant d’atteindre les grades d’amiraux.

2 – Les marins

Comme pour les officiers, le temps passé en mer par les marins britanniques était disproportionné par rapport aux marins français. Bien que les navires français étaient parfois de construction très supérieure à celle des vaisseaux anglais (cela fera l’objet de mon prochain article), les marins de la Navy manœuvraient le plus souvent beaucoup mieux que leurs ennemis.

Le mode de recrutement différait complètement d’une marine à l’autre. En France, parmi les réformes fondamentales de Colbert figurait la suppression de la presse, c’est-à-dire de l’embarquement de force. Il la remplaça par le système des classes : la conscription dans les populations côtières et fluviales. Mais à la veille de la guerre d’Amérique, le système ne fonctionnait plus. La paie, qui n’avait jamais été fabuleuse, était versée très irrégulièrement. Les fournitures ne parvenaient plus aux équipages : les matelots portaient des haillons, les hamacs manquaient, la nourriture était infecte. Naturellement, les conscrits faisaient tout pour disparaître dans la nature avant d’être embarqués. Il y eut même des mutineries au Havre en 1760. La marine marchande française était trop petite pour fournir, même de force, les marins manquants. La marine de guerre fut contrainte d’avoir recours à des expédients : débardeurs, soldats, voire condamnés. Peu de vrais marins. Comme dans la marine anglaise finalement. A ceci près que dans celle-ci, le temps passé à la mer et une discipline féroce finissaient par souder un équipage et le rendre efficace. La marine française ne connaissait ni le temps en mer ni la discipline.

Le pont du HMS Victory à Trafalgar

Les besoins de la Navy en effectifs étaient énormément supérieurs aux besoins de la marine française. Celle-ci comptait à son pic, à la fin du règne de Louis XVI, environ 65 000 hommes. A la fin des guerres napoléoniennes, 120 000 hommes peuplaient la marine anglaise. Celle-ci ne pouvait faire autrement que de recourir à la presse pour compléter ses équipages. Concrètement, les commandants envoyaient à terre, sur les côtes, des détachements de fusiliers marins (les homards, appelés ainsi à cause de leur uniforme rouge) pour embarquer de force les hommes qu’ils rencontraient. En priorité les marins « civils » : marine marchande, pêcheurs. Mais ceux-ci devenaient prudents et se laissaient plus difficilement débusquer. Alors on encerclait par surprise les tavernes, d’où l’on embarquait d’office tous les clients. Finalement les détachements de presse durent s’enfoncer de plus en plus loin dans les terres, ramassant tout malheureux quidam qui passait sur le chemin. Ainsi se trouvaient pris dans les nasses des coiffeurs, des vagabonds, des clercs de notaire ou des ouvriers agricoles. Tout sauf des marins, ils laissaient parfois derrière eux une femme et des enfants dont ils étaient la seule ressource. On imagine l’état psychologique de ces pauvres gars. Une discipline terrifiante, la mer et les années en faisaient des équipages aguerris et terriblement efficaces. Mais pas sans dégâts. Les mutineries massives de Spithead et du Nore en 1797 ébranlèrent profondément la marine britannique. Après celles-ci, les navires de guerre embarquaient systématiquement des unités de fusiliers marins. Leur fonction était de dissuader les équipages de se mutiner, et s’ils le faisaient, de réprimer immédiatement la mutinerie fût-ce en la noyant dans le sang. Les commandants n’avaient toutefois pas le pouvoir de prononcer une condamnation à mort. Un marin qui risquait la peine capitale restait prisonnier jusqu’à ce qu’il puisse être traduit devant un conseil de guerre, présidé par l’amiral commandant la flotte. Il avait droit à une défense exercée par un officier. Seul ce conseil disposait du pouvoir juridique de condamner à mort et de faire exécuter la sentence.

Le prochain article parlera de la construction navale et de l’excellence des architectes français.

Add Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *